Pourquoi parler de spirométrie face à l’asthme aujourd’hui ?

L’asthme reste l’une des maladies respiratoires les plus fréquentes, touchant environ 260 millions de personnes dans le monde selon l’OMS. En France, on estime qu’environ 4 millions de personnes présentent une forme d’asthme, dont près d’un quart seraient mal contrôlées (HAS).

Dans ce contexte de sous-diagnostic et de sur-traitement potentiel, la spirométrie s’impose régulièrement comme l’outil de référence « objectif » pour valider le diagnostic d’asthme, éviter les erreurs et guider les choix thérapeutiques. Mais son application concrète sur le terrain est plus complexe qu'il n'y paraît. Quels sont ses apports réels, ses limites et la meilleure façon de l’intégrer au parcours de soins ?

La spirométrie : principes techniques et valeurs-clés dans l’asthme

La spirométrie mesure les volumes et débits d’air mobilisés lors de la respiration forcée. Elle repose essentiellement sur deux paramètres fondamentaux :

  • VEMS : Volume Expiratoire Maximum Seconde, reflétant le débit expiratoire dans la première seconde (exprimé en litres ou en % de la valeur théorique adaptée à l’âge, au sexe, à la taille et à l’origine ethnique ; réf. : ERS/ATS 2005).
  • CVE : Capacité Vitale Expiratoire.

Dans l’asthme, c’est la réversibilité d’un trouble ventilatoire obstructif (TVO) au cours du test qui fait la force spécifique de la spirométrie. Selon la recommandation de la Société de Pneumologie de Langue Française (SPLF), une augmentation du VEMS ≥ 200 mL et ≥ 12 % de la valeur de base après administration de bronchodilatateur est considérée comme un critère objectif de réversibilité (SPLF 2022).

  • Norme : VEMS/CVE ≥ 0,70
  • Obstruction bronchique : VEMS/CVE < 0,70

Les avantages de la spirométrie dans le diagnostic de l’asthme

La spirométrie présente des atouts indéniables dans la démarche diagnostique :

  • Objectivation de l’obstruction bronchique : Elle permet de passer du symptôme (dyspnée, sifflements) à la preuve d’une obstruction, évitant les diagnostics erronés sur des symptômes peu spécifiques.
  • Démonstration de la réversibilité : La variabilité de l’obstruction est majeure dans l’asthme, à la différence d’autres pathologies obstructives comme la BPCO.
  • Quantification de la sévérité : Le degré d’obstruction initial, mesuré par le VEMS, influence la stratégie thérapeutique et l’évaluation du contrôle de la maladie (GINA 2023).
  • Outil standardisé : La reproductibilité et la normalisation des résultats permettent le suivi au long cours du patient, tant en soins primaires qu’en consultation spécialisée.

Limites et pièges de la spirométrie dans l’asthme

L’interprétation de la spirométrie réclame nuance, et ce à plusieurs niveaux :

  • Sensibilité imparfaite : Une spirométrie normale n’élimine pas l’asthme. Jusqu’à 40 % des patients asthmatiques peuvent présenter un tracé normal hors de la période de symptômes (Thorax, 2019), car l’obstruction de l’asthme est fréquemment intermittente.
  • Formes paucisymptomatiques et contrôlées : Les enfants, jeunes adultes, sportifs, ou patients sous traitement efficace présentent souvent une spirométrie normale, masquant le diagnostic si les antécédents et l’interrogatoire ne sont pas approfondis.
  • Variabilité de la technique et de l’interprétation : La qualité du test dépend de la bonne coopération du patient, de la formation de l’opérateur et du respect des critères de validité (reproductibilité, absence de fuite, effort maximal).
  • Diagnostic différentiel : Le TVO peut exister dans d’autres pathologies (BPCO, dilatations des bronches, bronchiolite oblitérante). La réponse au bronchodilatateur n’est pas spécifique à l’asthme. Il existe aussi des cas d’« asthmes non réversibles », notamment dans les formes chroniques sévères ou chez le sujet âgé.
  • Risques de sous-estimation des comorbidités : Un trouble ventilatoire mixte (obstructif + restrictif), ou une pathologie cardiaque concomitante, peut brouiller la lecture physiologique pure.

Place de la spirométrie dans le parcours diagnostique recommandée

Les sociétés savantes convergent sur quelques principes fondamentaux. La HAS, le GINA (Global Initiative for Asthma 2023) et la SPLF s’accordent pour placer la spirométrie à l’étape du diagnostic positif et du suivi, mais jamais comme l’unique critère.

  • Avant tout : clinique : Le diagnostic d’asthme part d’un faisceau d’arguments : antécédents personnels (allergie, atopie), symptômes typiques (dyspnée, sifflements expiratoires, toux nocturne, asthme d’effort) et variabilité dans le temps.
  • Puis test fonctionnel : La spirométrie confirme (si obstructif + réversibilité) ou n’infirme pas (trace normal) le diagnostic suspecté. En cas de doute ou de spirométrie normale avec clinique compatible, on peut proposer :
    • Tests de provocation bronchique à la métacholine/histamine (si accessibles, en milieu spécialisé).
    • Débits de pointe (peak-flow) : surveillance de la variabilité sur 2-3 semaines.
  • Après initiation thérapeutique : La spirométrie garde un rôle pour l’évaluation de l’efficacité du traitement et la modification du plan d’action.

À noter : la disponibilité de la spirométrie en ville reste un enjeu clé, et les délais d’accès sont très variables en fonction du territoire (étude AURALYSE 2021).

Quelle alternative quand la spirométrie n’est pas accessible ou non contributive ?

De nombreux contextes – éloignement géographique, jeunes enfants, personnes âgées, situations aiguës – rendent la spirométrie impossible ou peu interprétable. Dans ces cas, il est utile de recourir à d’autres méthodes, en particulier :

  • Mesure du Peak Expiratory Flow (PEF) : Testable facilement, chez soi, il révèle la variabilité du débit expiratoire typique de l’asthme (>20% de variation sur une journée ou entre le matin et le soir, GINA). Utilisé aussi dans le suivi.
  • Tests de provocation bronchique : Indiqués si suspicion forte et spirométrie normale, réalisés en hôpital (métacholine, mannitol). Sensibilité supérieure à 90% dans certaines cohortes, mais moins spécifiques (Reddel HK, NEJM 2006).
  • Épreuves d’exclusion : Parfois, l’amélioration rapide sous corticoïde inhalé sans autre diagnostic probable conforte ex post le diagnostic.
  • Mésure du NO exhalé (FeNO) : Marqueur indirect d’inflammation éosinophile, non disponible partout, mais très utile dans le diagnostic différentiel (« test FeNO »).

Données récentes et évolutions attendues : la spirométrie à l’ère du numérique

Depuis quelque temps, les interfaces de spirométrie connectée, les apps et l’automesure à domicile tendent à se développer. Plusieurs startups et équipes universitaires européennes planchent sur des solutions permettant au patient d’effectuer tout ou partie du test à domicile (ex : projet mySpiroSense, EIT Health).

Quelques chiffres à retenir :

  • Selon l’étude SpiRISC 2022, moins de 40 % des diagnostics d’asthme posés en ville en France comportaient une spirométrie dans l’année du diagnostic.
  • En Angleterre, l’audit national 2019 (NRAD) identifie l’absence de spirométrie comme un facteur de mortalité évitable dans 20 % des décès par asthme chez l’adulte.
  • Des essais pilotes (Lancet Digital Health, 2023) montrent que l’automesure par spiromètres connectés permet d’améliorer le diagnostic précoce chez les adolescents à risque.

Les enjeux à venir sont doubles :

  • Rendre la spirométrie plus accessible, plus simple et mieux intégrée aux dossiers informatisés.
  • Former davantage les professionnels de santé, notamment en soins primaires, à la réalisation et à l’interprétation fine du test (BMJ 2022).

Pour une démarche raisonnée : conseils pratiques pour cliniciens

  1. Ne jamais se contenter d’une spirométrie normale pour exclure l’asthme : il faut toujours confronter résultat et clinique.
  2. Bien expliquer la procédure et s’assurer de la motivation/coopération avant la réalisation, pour maximiser la validité du tracé.
  3. Automatiser le recours à la spirométrie chez tous les patients suspects d’asthme, mais garder en tête ses limites (sensibilité, situations d’urgence, enfants < 5 ans, handicap moteur).
  4. Envisager d’autres tests (PEF, provocation, FeNO) en cas de discordance ou de doute clinique persistant.
  5. Intégrer la pédiatrie et les sujets âgés dans une approche adaptée, en collaboration avec les centres spécialisés si nécessaire.
  6. Faire du partage d’informations (banques de tracés, audits locaux) un levier d’amélioration continue des pratiques.

Perspectives : intégrer la spirométrie dans une approche multidimensionnelle de l’asthme

La spirométrie, loin d’être un simple « test débutant », reste l’un des piliers de l’objectivation du diagnostic d’asthme – à condition de l’intégrer à l’échelon clinique, contextuel et éducatif du patient. Les évolutions technologiques, la télésanté, et une formation accrue la rendent plus incontournable que jamais, mais également plus exigeante en termes de pertinence, d’interprétation et d’intégration dans le parcours patient.

Sa juste place : au centre du diagnostic, mais jamais seule, pour une médecine respiratoire de terrain, sobre, scientifique et tournée vers le réel.

Sources principales : GINA 2023, SPLF 2022, HAS, ATS/ERS 2005, Lancet Digital Health 2023, NRAD 2019, SpiRISC 2022, Thorax 2019, BMJ 2022.

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